La Catalaunie dans tous ses états

• 13/01/2007 - Chaalons en Champaigne en 1625

Châlons en 1625

Comme aspect extérieur, Châlons, en 1625, ne ressemblait guère à la ville actuelle. De tous les monuments de l'époque, il reste à peu près que les églises principales, et comme souvenir de la ville fortifiée, il ne restait plus qu'une partie des fossés qui entouraient la ville, deux bastions en ruines et un pont à tourelle ; tout le reste a disparu.

L'enceinte de murailles flanquées de tours, les portes-forteresses, les buttes, ou cavaliers, situées en arrière des murailles et se rattachant entre elles par des courtines pour former comme une seconde enceinte, les ouvrages avancés de fortification extérieurs, le château Saint-Antoine1 , le château du Marché2 , le château Mauvillain3 , tout cela est démoli. Les églises secondaires de Saint-Sulpice4, de la Trinité 5, de Saint Germain6, de Saint-Nicolas7, de Saint-Antoine8, de Saint-Nicaise9, de Sainte-Catherine10, de Saint-Eloi11, de Sainte Marguerite12', sont démolies13.

Les abbayes des Cordeliers14, de Toussaint15 , de Saint-Pierre16 , des Ursulines17 , des Augustins18 , des Jacobins 19, des Dames régentes20 sont démolies.

Les monuments d'ordre civil, l'Echevinage21, l'hôtel de l'Ecu22, l'hôtel du Vidamé23 et l'ancien hôtel de ville24, ce monument sans doute trop exigu pour les usages auxquels il était destiné, mais d'une admirable architecture, et qui a si peu vécu, tout cela est démoli ou transformé d'une façon méconnaissable ; il n'en reste plus traces et si nos cinq églises n'ont pas subi le sort commun, on les a du moins mutilées autant qu'on a pu, et d'une façon irréparable. Nous sommes dans le siècle de démolition. Avec les révolutions, le goût du jour et l'alignement, ces trois ennemis des belles choses, il ne restera bientôt plus rien du passé. Si nos géomètres modernes le pouvaient, ils démoliraient notre globe qui est rond (une forme qui leur déplaît) et ils le reconstruiraient en carré, de façon à planter au milieu leur équerre victorieuse, et abaisser sur les côtés un nombre infini de perpendiculaires. Ils perpendiculariseraient le monde, car, à leurs yeux, rien n'est aussi admirable que la ligne droite, l'angle rectangle est pour eux l'emblème de la perfection, le véritable type du beau. Cependant, l'ancien périmètre de la ville étant resté le même, et la plupart des rues ayant conservé leur direction première, on peut encore, dans le Châlons nouveau, reconnaître la ville de 1625, surtout si l'on y est aidé par l'excellent ouvrage de M. Barbat, dont le texte et les plans sont d'une clarté qui ne permet aucune confusion.

Si nous supposons que tous ces monuments détruits sont encore debout à la place qu'ils occupaient, nous aurions une idée, sans doute, incomplète, d'un ensemble aujourd'hui disparu, mais enfin un aperçu à peu près exact de la ville en 1625, aspect dont il serait difficile de retracer le mouvement et l'élégance.

Pour entrer dans le faubourg Saint-Sulpice (aujourd'hui faubourg de la Marne) 25, il fallait passer le pont Rupé26 , posé sur un bras de la Marne qui a été déplacé depuis, et qui coule aujourd'hui sous le grand pont qui n'existait pas alors. On franchissait ensuite l'estacade des moulins de l'Evêque27 et l'on arrivait à la porte de Marne, qui se composait d'un corps-de-logis crénelé avec passage voûté, flanqué de deux tourelles, le tout se rattachant aux murs d'enceinte ; puis on entrait dans la ville. C'est alors que l'on apercevait les maisons en bois, si pittoresques, à pignon sur rue, dont chaque étage surplombait l'étage inférieur ; aux gracieuses fenêtres ogivales, aux couvents élégants, aux saillies capricieuses, aux toitures aiguës. De la base des toitures anguleuses et élevées s'élançaient audacieusement au-dessus de la rue des gargouilles hardies, en plomb, en bois ou en pierre, auxquelles un artiste local avait donné une forme originale et fantaisiste ; tantôt c'était une chimère effrayante, tantôt un griffon fantastique, un poisson phénoménal, quelques fois un pourceau qui versait, par une gueule largement ouverte, son eau pluviale sur le passant. Ailleurs, l'artiste, inspiré par la verve gauloise de l'époque, avait imaginé de retourner son animal bout pour bout, pour lui faire déverser l'eau par un autre orifice. En temps de pluie, l'eau tombait avec fracas du haut des toitures sur le pavé ; par les pluies abondantes, de chaque gargouille descendait l'équivalent d'un fleuve, une véritable cataracte.

Chaque maison était une création originale qui n'avait rien de commun avec sa voisine, ni les hauteurs d'étages, ni celles des combles. Aucune similitude, aucune symétrie dans les ouvertures, rien de semblable non plus dans les détails extérieurs. Tantôt les bois apparents qui représentaient à l’œil de gigantesques diagonales restaient nus, tandis qu'ailleurs ils étaient peints en brun ou en noir, et quelquefois revêtus de sculptures artistiquement fouillées, notamment les poteaux d'angles, les seuils et entretoises principales.

A l'extérieur de quelques maisons, le vide triangulaire du pignon était déguisé par un immense lambrequin formant un dessin quelconque, recouvert d'ardoises. En face, on avait jugé à propos de recouvrir toute la façade extérieure de lamelles de bois clouées, qui lui faisaient comme une carapace. Enfin, une autre maison, sous l'influence d'un tassement imprévu ou du travail naturel des bois employés, avançait sur la rue un énorme ventre, ressemblant ainsi à une immense matrone assise, ne pouvant plus promener son embonpoint. Tout cela était gai, joyeux, pimpant. Rien de correct, d'arrêté, de symétrique : c'était le caprice, la fantaisie, l'art libre dans toute son expansion. Ces surplombs de divers étages, ces auvents, ces toitures accessoires qui surmontaient chaque fenêtre, ces gargouilles ne formaient pas les seuls empiétements tolérés, les maisons elles-mêmes s'étaient, lors de leur construction ou de leur réparation, avancées ou reculées, selon les besoins des propriétaires ; à un pied près, on ne regardait pas à l'alignement, qui n'avait rien de rigoureux. Il n'y avait à cet égard qu'une obligation fort élastique qui pouvait être éludée en payant une minime redevance. De cette liberté naissaient naturellement des saillies, des enfoncements, des courbes capricieuses dans la direction générale des rues, ce qui procurait à l'étranger visiteur, au curieux, à l'artiste, un coup-d’œil incessamment varié.

Chapitre 3 extrait de " La Dame de Trosnay ", du recueil de nouvelles " Les chausses de Jehan de Soudron " de Louis Grignon (1830-1891), Editions du Petit Catalaunien Illustré, 18€ (port compris) 

16 rue Binet 51000 Châlons-en-Champagne

tel/fax : 03 26 68 68 00

courriel : catalaunien@gmail.com 

Pour plus d'info : www.catalaunien.net

Notes de l’éditeur :

1. construit sur le pont des Mariniers

2. également dénommé château des Archers, il enjambe toujours le Nau au Petit Jard

3. il en subsiste l'arche qui enjambe le Mau boulevard Vaubécourt

4. située entre les 2 ponts, à l'emplacement actuel du collège Duruy et de la tour Europe détruite en 1840

5. située au pied de la Tour Nord de la Cathédrale, à l'angle des rues Vialard et de la Trinité, vendue et démolie en 1793

6. située à l'emplacement de la place Foch, détruite en 1772

7. détruite en 1774 pour construire un séminaire qui deviendra l'Ecole des Arts et Métiers

8. située à l'extrémité de l'actuelle rue du Lycée, démolie sous la Révolution

9. située à l'extrémité de la rue Pasteur, démolie sous la Révolution

10. située à l'angle de la rue Carnot et du boulevard Vaubécourt, à l'emplacement de la ruelle Sainte Catherine, chapelle détruite au XIXe.

11. située rue Carnot, face à la rue de Jessaint, vendue et démolie sous la Révolution.

12. située à l'angle de la rue Sainte-Marguerite et de la rue Carnot, vendue et démolie sous la Révolution.

13. dans sa Topographie Historique de la Ville de Châlons sur Marne, Grignon précise que " les paroissiens peu nombreux déclaraient ne pouvoir supporter la dépense de la mise en état de leur église qui tombait en ruines " (p 23). Plusieurs églises avaient été créées sans nécessité, comme Sainte-Catherine qui ne comptait que 15 ménages en 1788.

14. rue des Cordeliers. En subsiste la porte principale, au n° 13, et les orgues, déménagées et réinstallées dans l'église de Juvigny

15. face au cimetière de l'Ouest, l'abbaye de Toussaint-Dehors fut démolie à l'approche de Charles-Quint (cf la nouvelle de Louis Grignon " La Tour Maudite "). Reconstruite dans l'enceinte de la ville, il n'en subsiste qu'une aile qui abrite l'IUFM, l'ancienne Ecole Normale de Filles, place des Arts

16. à l'emplacement de l'actuelle cité administrative Tirlet, démolie au XVIIIe. Elle eut comme abbés illustres Richelieu et Mazarin

17. couvent situé à l'emplacement de la place des Ursulines, détruit pendant la Révolution

18. couvent vendu et en partie détruit pendant la Révolution. Il en reste une fenêtre en arc brisé dans le pignon Nord d'une maison sise au 30 de la rue de Chastillon, et deux maisons Cours d'Ormesson

19. à l'emplacement de l'École Nationale des Arts et Métiers. Démoli pendant la Révolution, il abrita le Parlement de Paris à différentes reprises pendant les guerres de Religion

20. créé au XVIIe, supprimé en 1789, il sert de caserne en 1793 et est réuni à l'École des Arts et Métiers en 1806

21. situé rue de Marne, face à la rue des Lombards

22. 68 rue Léon Bourgeois

23. partiellement conservé et utilisé pour le Musée Garinet

24. de style renaissance, démoli en 1772 pour construire l'actuel Hôtel de Ville

25. actuellement entre les deux ponts

26. à l'extrémité de la rue Jules Lobet

27. les moulins de l'évêque se trouvaient sur l'ancien cours de la Marne, près de l'hémicycle actuel, à droite en sortant de la ville

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