La Catalaunie dans tous ses états

• 14/05/2017 - Conte d'apothicaire

Conte d’apothicaire

 

      La veuve Theuveny avait vite séché ses larmes et rangé ses mouchoirs en dentelle. Son apothicaire de mari lui avait laissé une épicerie et deux serviteurs. Sa maladie, qui l’avait emporté rapidement, ne lui avait pas donné le temps de régler ses affaires en faisant passer l’examen d’apothicaire à son second. Selon les règles de la confrérie des apothicaires-épiciers de Chaalons, la veuve pouvait tenir boutique avec un « serviteur suffisant » examiné par les maîtres jurés. Si elle avait eu un enfant en âge d’exercer celui-ci n’aurait eu qu’à montrer qu’il était capable d’élaborer une composition à usage interne. N’en ayant pas, elle devait à tout prix faire venir les maîtres jurés pour vérifier les connaissances d’un de ses serviteurs si elle voulait poursuivre le commerce de son défunt mari.  

      La veuve Theuveny avait jeté son dévolu sur le plus jeune, Odilon, un beau garçon de 18 ans. Grand, mince, une belle chevelure blonde bouclée, des yeux clairs et des lèvres charnues qui, lorsqu’elles s’ouvraient sur un sourire, la mettait aux anges. Comme c’était un garçon de joyeuse humeur, la veuve était toujours aux 400 coups : des bouffées de chaleur lui montaient au visage, ses mains se mettaient à trembler et elle en perdait l’usage de la parole. Avant le décès de son mari, elle avait bien remarqué sa fraicheur, sa peau de lait et sa gaité mais, comme elle restait assez souvent dans son intérieur à l’étage et ne descendait que quelques heures par jour, son béguin n’avait pas pris l’ampleur qu’il avait depuis qu’elle était toute la journée dans l’échoppe (elle avait une autorisation provisoire d’exercer pendant trois mois). Elle l’entourait de mille prévenances, elle lui épargnait le nettoyage du sol et des bocaux, pilons, creusets, fioles et autres récipients. Elle avait le projet de lui faire passer l’examen puis de l’épouser. Le jeune homme, dans l’insouciance de la jeunesse, n’avait pas remarqué l’état dans lequel il mettait sa patronne. Et il appréciait le traitement de faveur sans y voir malice. D’autant plus que lorsqu’il lui demandait à partir plutôt, elle ne savait pas dire non face à son sourire d’ange, d’ailleurs elle en restait bouche bée et il en profitait pour sortir, laissant les tâches ingrates à son collègue, Bertin, qui regrettait amèrement son ancien maître.

      Odilon quittait la rue de Vaux plein d’insouciance et s’en allait vers la place du marché au blé animée par des marchands de draps et des paysans qui s’attardaient car les ventes n’étaient pas achevées et les ballots et les bêtes pas encore enlevés. Il la traversait et entrait à l’hostellerie à l’enseigne du Pot d’Etain où travaillait sa promise. Il avait quitté une ambiance calme où fleuraient bon les essences et se retrouvait, soudain, dès l’entrée, dans le brouhaha d’hommes qui mangeaient, buvaient, rotaient, parlaient à haute voix et riaient à gorge déployée dans des fumets de viandes grillées et la chaleur de la cheminée où rôtissait toujours un porcelet ou un agneau. Les paysans dépensaient quelques sols avant de s’en retourner. Ils avaient vendu du blé ou de la laine et buvaient une chopine pour fêter cela. Si les affaires n’étaient pas bonnes, ils buvaient pour oublier tous les efforts qu’il faudrait à nouveau mettre en œuvre dès le lendemain pour survivre. Ils taquinaient la jolie servante qui tourbillonnait entre les longues tablées, ils lui lançaient un compliment qui faisait rosir ses joues, ils essayaient de lui défaire le nœud de son tablier alors qu’elle s’esquivait. Et le jeune apprenti épicier les regardait en souriant, heureux dans cette ambiance bruyante. Il attendait jusqu’à la nuit que la jeune fille ait terminé tout en discutant ou jouant aux cartes. Lorsqu’enfin elle retirait son tablier, ils sortaient sur la place et couraient jusqu’à la rue de l’Olifant et là, à l’abri des regards, ils s’embrassaient. Ils se juraient fidélité. Parfois des amis les retrouvaient et ils allaient dans une taverne jouer au jeu de biribi ou autre. La vie était ainsi, dure mais belle et légère aussi lorsqu’on s’aime.

      Le matin, Odilon retrouvait l’épicerie, située au chevet de l’église Notre-Dame. Ce n’était pas une vulgaire échoppe faite de torchis et soutenue par des pans de bois mais une maison construite de briques et de carreaux de craie harmonieusement appareillés, surmontée d’un logement que le père de feu sieur Theuveny avait fait construire au début du XVIIème siècle. L’intérieur de la boutique respirait la tranquillité d’un commerce bourgeois : les meubles en bois sombre et les nombreux pots  sur les étagères, les poisons, drogues et venins enfermés sous clé derrière un grillage ; le mélange de senteurs qui variait selon les mixtures que Bertin composait ; la réserve des gens appliqués dans leur tâche. Odilon apprenait à préparer les simples, les onguents, les confis et les chandelles sous les ordres de Bertin. Celui-ci ne pouvait se glorifier du nom de maître apothicaire bien qu’il sache faire un désuçer rosarum de Mesué, un électuaire diacarthame d’Arnould, un électuaire lénitif de Bauderon ou bien un onguent résumptif, un emplâtre gratia Dei, un emplâtre pro fracturis et dislocatione ossium et bien d’autres compositions encore. Il connaissait également suffisamment de latin pour comprendre les ordonnances et les livres de pharmacie. Il distillait son enseignement à son apprenti d’un air renfrogné et du bout des lèvres. La nouvelle répartition des tâches le faisait soupçonner sa patronne d’avoir des vues sur le jeunot et il s’imaginait mal en devenir son serviteur lorsque celui-ci aurait épousé la veuve Theuveny. Que gagnait-il à lui enseigner ce qu’il savait ? Devenir maître apothicaire, voilà ce qu’il voulait. Epouser la douairière était envisageable pour consolider sa situation, bénéficier d’un bon revenu et jouir de la respectabilité des commerçants. D’ailleurs elle n’était point trop vilaine : elle avait un visage rond, ses yeux, deux billes foncées inexpressives, ses traits n’avaient rien de particulier, son nez était long et pointu, ses lèvres minces et sans couleur. Elle était plutôt gironde et avait dans les 35 ans.

      Bertin essaya de pousser son avantage lors de la Saint-Luc, la fête des apothicaires. Il y a une grande messe, sans procession, à 9h30, au couvent des Cordeliers, suivie d’un repas. Cette année-là, c’était au tour du maître apothicaire Theuveny de fournir 6 cierges et un pain béni pour la messe. Le serviteur mit alors tout son savoir pour réaliser de beaux cierges de cire jaune de 4 onces. La veuve ouvrit son logis aux confrères de son défunt mari et fournit, comme il se doit, le festin : pain, vin et viandes. Malheureusement pour lui, n’étant pas maître apothicaire, Bertin ne put y assister. Mais à 3h, il rejoignit la confrérie à l’église pour les vêpres et se rendit le lendemain, à 8h, à l’obit dit pour les maîtres décédés. Il se sentait déjà un peu des leurs, enfin il espérait…

      Les jours passaient, Bertin rongeait son frein car la veuve ne prenait pas de décision. En effet celui qui faisait palpiter le cœur de Dame Theuveny et vibrer son âme n’avait pas les 5 années d’expérience requises par la confrérie pour passer l’examen et devenir maître apothicaire. Elle devrait donc épouser Bertin. Ce n’était pas qu’il était plus laid que feu son mari mais il lui déplaisait : il avait une longue figure, un toupet de cheveux roux, de larges mains et de grands pieds. Il souriait rarement et encore moins souvent maintenant qu’elle le cantonnait à des tâches subalternes. Il n’y en avait que pour le blondinet et cette situation agaçait Bertin. Mais il ne pouvait pas quitter l’épicerie car la solidarité au sein de la confrérie n’était pas un vain mot et aucun autre épicier ne l’aurait embauché. Alors la veuve imagina d’acquérir une lettre de maîtrise qui évite de passer les épreuves. Mais à Chaalons, personne n’osait en acheter par peur de la corporation qui voyait ce commerce de titres d’un mauvais œil. Elle ne brava pas la confrérie.

      Enfin une occasion se présenta à Bertin de montrer ses talents, de sauver la réputation de la veuve et de l’obliger à prendre une décision. Les maîtres apothicaires étaient surveillés de près. En effet, les maîtres jurés de la corporation visitaient, accompagnés d’un sergent du bailliage, les boutiques des maîtres apothicaires et épiciers pour vérifier qu’aucune drogue tant simple que composée, ne soit mise en vente au préjudice de l’intérêt public sous peine d’amendes. Ils contrôlaient également le statut du marchand car il faut être maître pour vendre et débiter des marchandises, drogues et épices, poudres et autres qui entrent dans le corps humain.

      Un beau matin se présenta à l’épicerie une bourgeoise. Le médecin avait fait une prescription de simples. La veuve Theuveny demanda à Odilon, le visage enflammé par l’exaltation et avec mille minauderies, de préparer la mixture alors que Bertin commençait à sortir les bocaux. Celui-ci voyant cela, remisa les bocaux. Le sourire aux lèvres, ravi de la confiance que lui témoignait la veuve, et sans forfanterie, Odilon choisit sur les étagères de beaux pots de faïence sur lesquels étaient écrits les noms en latin des simples et les ouvrit. Il pesa, écrasa, dosa et mit le tout dans un morceau de papier, qu’il ferma, ficela et cacheta avec de la cire rouge au sceau de l’apothicaire. La bourgeoise surveillait tous ses gestes, inquiète par sa jeunesse. Elle aurait préféré que ce soit Bertin qui s’occupe de sa médecine. Celui-ci remplissait des bocaux sans s’occuper de ce qui se passait. Odilon donna le petit paquet à la dame et lui dit la posologie. Son large sourire la charma. Le lendemain, un serviteur de la bourgeoise en question vint précipitamment à l’épicerie dire que sa maîtresse avait des maux de ventre atroces, qu’elle était beaucoup plus mal qu’hier et qu’elle allait porter plainte auprès de la confrérie. La veuve bien ennuyée, se tourna vers Bertin qui ne disait mot et continuait de trier des graines de pavots. Elle pensa à la bourgeoise empoisonnée mais aussi et surtout à son commerce...

 

Source : Une plaque de cuivre gravée par Varin a été trouvée au fond d’un canal à Châlons pour 4 étiquettes destinées à un apothicaire nommé Theuveny.

  La suite dans

Histoires chaalonnaises drôlatiques ou dramatiques

de Sabine Schepens

Editions du Petit Catalaunien Illustré, 2013

20 euros + port

86 pages ou version malvoyant : 112 pages

catalaunien@gmail.com   

  

 



[1] Par un édit de 1467, apothicaires et épiciers châlonnais forment une seule corporation. Souvent ils exercent les deux commerces, et même celui de la cire. Mais certains sont épiciers simples. Des merciers vendent aussi de l’épicerie. En 1777, les deux professions d’épicier et apothicaire se séparent.

[2] Histoire de la corporation des apothicaires-épiciers de Châlons de Louis Grignon dans la Revue de Champagne et de Brie tome 15, 1883

 

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