La Catalaunie dans tous ses états

• 14/05/2017 - Une truie au gibet

Une truie au gibet

  

         Un cavalier vient de la place du marché au blé et se dirige vers le pont de Putte-Savatte. Il s’agit sûrement d’un noble car il est bien habillé. Sous son manteau bordé de gris, on aperçoit un col brodé sortant d’un pourpoint en velours noir avec des crevées, des chausses et bas de chausses foncés, une épée glissée dans les pendants de sa ceinture. Il porte gants et chaussures patte-d’ours en cuir et à taillades et, comme couvre-chef, une toque plate en velours avec plumet. Il s’avance dans la rue. Du haut de son cheval il ne fait pas attention aux piétons qui essaient de ne pas glisser dans la fange. Il talonne sa monture pour avancer au plus vite dans ces rues boueuses, peu larges et biscornues, encombrées par l’avancée des auvents des échoppes, dont les enseignes signalent le métier des artisans, et l’encorbellement des maisons. Il ne voit plus ces maisons de torchis à pans de bois, étroites, à une ou deux fenêtres, serrées les unes contre les autres, les poules, les pourceaux, les chiens qui pataugent dans le ruisseau d’eaux sales à la recherche de nourriture. Il essaie de se frayer un chemin au milieu des gens, des étals des artisans qui débordent sur la rue, des marchands ambulants qui proposent aux passants poêlons de tripes, pâtés de viandes, écrevisses, tortues, saucisses, gaufres ou petits gâteaux.

       Soudain, on entend un hurlement. Le cheval hennit, se cabre. Le cavalier, après avoir remis sa monture sur ses quatre jambes, s’arrête et essaie de voir d’où vient le cri. Il voit les gens se diriger tous dans la même direction et les suit. Il manie son épée pour écarter les badauds qui s’écrient « faites place, c’est le vidame ». Il s’approche. Une femme hurlant tient à la main un bébé déchiqueté. Le cavalier descend de son cheval. Un homme crie en pointant le doigt : « c’est elle ! ». Le vidame se retourne pour voir qui l’homme désigne. Une truie ! La bête regarde la scène sans broncher, pas même apeurée, habituée à vivre au milieu du bruit de la ville et des hommes en mouvement. On la saisit aussitôt par la queue et par la tête pour être sûr qu’elle ne s’enfuira pas. Elle se met à couiner. Le vidame dit aux trois hommes qui la retiennent d’amener la truie meurtrière à la prison et remonte à cheval. Il se rend aussitôt au siège de la justice criminelle. Les officiers de justice prévenus, arrivent sur les lieux pour prendre les informations requises et la déposition des témoins de la scène, la mère n’étant pas en état de répondre aux questions.

    « La Grande Béraude l’était en train de vendre des casse-musiaux[1] quand c’est-y arrivé, dit un homme grand et maigre, tenant nerveusement son chapeau à la main.

- Elle avait posé le p’tiot par terre, près de l’étal du cordonnier, enchérit une marchande bien en chair, la robe alourdit par des fruits emballés dans un pli du vêtement.

- Sans doute la truie l’a été attirée par l’odeur des gâtiaux, le panier l’était mis à côté de l’infant. La bête l’aura pas fait la différence, ajouta une petite vieille la bouche édentée.

- Pour sûr, répliqua l’homme qui remit son chapeau et fit mine de partir.

- C’est fini ? demandèrent les deux autres aux officiers de justice.

- Non. Qui est le propriétaire de ce pourceau ?

- Le Valot de la rue de l’Olican.

- Il nous faut aussi vos noms.

- Moi, c’est Pascalin Le Gros.

- Jacquemillette, fille de Martin, le tanneur ;

- Masceline, veuve du Gerber, de la bassinerie.

       Les officiers s’en retournent au siège et là, notent les témoignages.

      Les habitants, vite au fait de l’événement, discutent un moment de l’affaire : « C’est pas la première fois ni la dernière mais qu’est-ce que j’y pouvons ? » Puis ils finissent par retourner à leurs tâches quotidiennes, à emprunter ces rues malodorantes, pleines d’immondices, à laisser vagabonder leurs volailles et porcs, à laisser jouer leurs enfants dans ce cloaque.

    Le procureur convoque les témoins pour les écouter et vu leurs dépositions affirmatives concernant le fait imputé à l’accusée, constate par lui-même la vérité. Le fait étant bien établi, il qualifie la nature du délit : homicide. Il requiert alors la mise en accusation de l’inculpée. Un officier de la justice se rend à la prison dans l’hôpital du Saint-Esprit [2]. Un gardien muni d’un gros trousseau de clés lui ouvre la lourde porte qui mène aux cachots. L’officier demande à voir la truie. Tenue par trois hommes, la bête, affamée, arrive en couinant. On lui donne quelques épluchures pour la calmer. Tout en grognant d’aise, elle se jette dessus et les avale sans croquer. Alors elle aperçoit l’officier et se met à le regarder de ses petits yeux curieux. Sans se départir de sa dignité, il déroule son parchemin et, solennellement, lui lit sa mise en accusation. Ne comprenant pas la gravité de la situation, elle ne réagit pas. Elle a une autre préoccupation : elle attend un supplément de rognures à manger. Mais on lui fait quitter la pièce et elle se remet à crier.

      Le jour du procès, il y a du monde dans la salle d’audience de la juridiction royale. La Grande Béraude est là, au premier rang avec sa marmaille : sept morveux, crasseux, en haillons. Gil le goitreux, Margue la jeune et Margue la vieille, Hernaut le roux sont venus en voisins ; le curé de la paroisse Sainte-Catherine a trouvé à s’assoir près de quelques bourgeois bien mis. Les témoins du meurtre veulent entendre la sentence : Pascalin le gros est venu avec son fils ; la gironde Jacquemillette, habillée de sa plus belle robe, fait une entrée remarquée... 


Source : notamment Histoire de la ville de Châlons sur Marne et ses monuments de  Louis Barbat.

La suite dans

Histoires chaalonnaises drôlatiques ou dramatiques

de Sabine Schepens

Editions du Petit Catalaunien Illustré, 2013

20 euros + port

86 pages ou version malvoyant : 112 pages

catalaunien@gmail.com   



[1] Casse-musiaux n.m. Pâtisserie faite d’une pomme entière enveloppée de pâte brisée, que l’on cuit au four.

[2] Actuel hôtel de ville.

     
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