La Catalaunie dans tous ses états

• 26/01/2014 - Le savetier et la pucelle

Le savetier et la pucelle

 

Le jeune savetier est à peine entré dans l’échoppe que Maître Jacquemet le gourmande : « Qu’as-tu donc fait malheureux ! » Tout en mettant son tablier, Colin l’interroge du regard.

« Tu fréquentes la fille de ce gredin d’Eloy Peuthomme ? »

L’apprenti, étonné que son maître soit au courant, avoue son crime rien qu’en rougissant. On ne peut pas considérer qu’il fréquente Manon car ses parents ne sont pas au courant de leur inclination mais on peut dire qu’il est amoureux. Lui-même ne s’est pas posé la question. Il est heureux et tout ce qu’il regarde est empreint d’une belle et chaude lumière en cette fin d’hiver pourtant brumeuse.

 

Son maître le regarde d’un air courroucé mais Colin est perdu dans ses pensées. Maître Jacquemet l’attrape par l’épaule et le secoue. Mais au fait, qu’a-t-il dit ? Il a l’air d’attendre une réponse. Alors Colin lui répond ce qui lui passe par la tête et qui lui permettra de se sortir de ce pétrin : « Bien sûr maître. »

Sans perdre de temps, il s’installe sur son escabelle et saisit la botte qu’il avait commencée à recoudre hier. Maître Jacquemet, ébahi par la réponse, a du mal à se persuader qu’il a bien entendu. Voyant son ouvrier à l’œuvre, il retourne à son travail.

 

La matinée se passe en silence, chacun travaillant dans son coin, plongé dans ses réflexions. Parfois Maître Jacquemet lève la tête, regarde son commis et croit percevoir un sourire sur ses lèvres. Voit-il vrai ? Il pense beaucoup de bien de ce jeune savetier et veut le marier à Nicolette, son unique enfant. Il l’a déçu. Il soupire. Ces jeunes inconscients, doit-on faire leur bonheur malgré eux ? Et d’ailleurs qui parle de bonheur ? On se marie parce qu’il faut maintenir ses intérêts et non pas parce qu’on s’aime. Qui parle d’amour ? S’est-il marié par amour, lui ? Le père de Berthe était savetier, lui était apprenti… Colin fera un très bon gendre car il est un apprenti prometteur. Il reprendra l’échoppe ; ainsi sa succession et sa retraite seront assurées. Il est vrai que sa fille n’est pas bien belle, trop maigre, l’œil torve, de grosses lèvres qui l’empêchent de sourire, dirait-on. Un peu le portrait de sa mère… Berthe, il ne l’avait pas choisie, sinon il en aurait pris une plus belle. Il se souvient alors de Marie. Son visage s’éclaire et, les yeux perdus dans ce rêve ancien, ses mains s’arrêtent de travailler. Il revoit sa gracieuse silhouette, son regard bleu comme un ciel d’été, sa blondeur à peine cachée sous son voile… Soudain l’ombre du gigantesque Maître Mahieu, armé d’un tranchet, vient effacer ce tableau : « Va-nu-pieds, vaurien, laisse ma fille tranquille ». Et lui se sauvant par les ruelles comme s’il avait le diable à ses trousses. Puis, il ne vit plus Marie, seulement à la messe du dimanche, aux côtés de sa mère. Peu religieux, il n’y allait rien que pour l’apercevoir, entre deux piliers, à l’église Sainte-Catherine. Puis il dut se faire une raison, après bien des tourments, lorsqu’il sut que le grand Mahieu donnait sa fille à l’Eloy Peuthomme. Les cordonniers avec les cordonniers, les savetiers avec les savetiers, rien n’a changé. Colin, orphelin de mère à sa naissance et fils de feu Maître Jehansson, savetier de son état, qui mourut trop tôt pour passer la main à Colin, doit rester dans sa corporation pour honorer la mémoire de son père. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle il l’avait pris en apprentissage dès son plus jeune âge. L’esprit de confrérie est important. Il n’allait quand même pas le laisser partir chez les cordonniers, même si les gens pensaient que c’était un état plus honorable que la savaterie. Il est vrai que, s’ils ont le monopole du raccommodage, les savetiers ne peuvent confectionner de chaussures qu’en vieux cuir. De plus, les cordonniers exercent sur eux un droit de surveillance très étroit : ils visitent leurs ouvrages et y apposent des marques. Il soupire à nouveau : s’il avait pu épouser Marie…

 

 

Il se remet au travail mais ses pensées continuent à courir. Manon est le portrait de Marie. Je comprends Colin mais… Des pas, qui descendent l’escalier très raide menant des pièces d’habitation au rez-de-chaussée réservé à l’atelier, se font entendre. La tête de Nicolette apparait pour appeler son père et l’apprenti. Les deux hommes montent et s’assoient autour de la table. Berthe sert aussitôt le bouillon de poule. Nicolette pose une assiette de fromage et un gros pain devant eux. Maître Jacquemet réclame du vin que sa fille s’empresse d’apporter.

 

 

 

Rapidement, le savetier et son apprenti quittent le fumet de la cuisine pour retrouver celui du cuir. Même vieux, ce cuir, ce cordouan, sent bon. Il a cette odeur chaleureuse qui, lorsque Colin ferme les yeux, le ramène dans l’atelier de son père. Il le revoit ranger ses outils chaque soir, le tas des cuirs à réutiliser au fond de l’atelier et, sur l’étagère, les guêtres, les demi-bottes, les bottes, les bottines avec leur pointe relevée qui attendent des soins. L’échoppe de Maître Jacquemet est assez semblable à celle de son père, mais celle-ci donnait sur la rue de Neufbourg, là où habite Manon, alors que celle de Maître Jacquemet a pignon sur la rue de Brebis. S’il les a tant arpentées qu’il les connait par cœur, ces rues étroites et biscornues avec leurs maisons de torchis à pans de bois et leur encorbellement au-dessus des échoppes, c’est pour essayer de voir Manon : Manon qui va à la messe, son missel à la main ; Manon qui rend visite à sa marraine, une tourte ou un gâteau dans un panier ; Manon qui va chez l’apothicaire pour acheter des chandelles, des herbes ou un onguent, toujours accompagnée de sa mère…

 [...]

 

Des trompettes se font entendre. Ils sursautent. Se retrouvant au milieu de cette marée humaine, ils se prennent la main et avancent avec les autres sur la route. On ne voit rien et Manon veut voir ! Alors Colin avise un arbre et lui propose de monter dedans. Il l’aide à grimper sur une branche. Sur leur perchoir, ils ont une vue splendide sur le cortège qui s’avance. Il arrive par Coolus et Compertrix. Malgré le nuage de poussière soulevée par l’armée et sa suite, les armures des chevaliers brillent au soleil. « Ils sont tous là », dit un bourgeois installés à l’ombre de leur arbre, « je ne les connais pas mais je sais leur nom : Dunois, La Trémouille, La Hire, Poton de Xaintrailles, l’amiral Louis de Culant, le sire de Graville, grand maître des arbalétriers, le seigneur de Boussac et Gilles de Rais, maréchal de France, Thibaut d’Armagnac, sire de Termes, bailli de Chartres, Robert Lemasson, seigneur de Trèves, Robert de Rouvres, évêque de Seez et Jean de Saint Michel, évêque d’Orléans. MM Coignet et de Budes, conseillers du roi. »

 

 

Des hérauts, munis de trompettes, sonnent à intervalles réguliers. Les pages les suivent, tenant l’étendard royal d’azur semé de fleurs de lys d’or. Puis vient Charles, le Dauphin, à la tête de ses barons. Jehanne arrive avec son étendard de soie blanche, Dieu trônant en sa majesté, entouré de deux anges avec l’inscription « Jhesus Maria ».

La Pucelle est armée de toutes pièces, sauf la tête, et tient une petite hache à la main. Tout de blanc vêtue, elle est montée sur un grand coursier noir, fière mais son port est sans orgueil, joyeuse mais sans rien perdre de sa réserve. Son écuyer d’Aulon, son page Louis de Contes, son aumônier Pasquerel, l’entourent. Ensuite les cavaliers passent, suivis par les nombreux hommes à pied. On dit qu’ils sont en tout une douzaine de milliers, certains en armes, d’autres tenant des fourches, de braves gens qui, venant de toutes les provinces, ont accompagné le Dauphin et la libératrice depuis Orléans.

 

 

Les Chaalonnais se joignent à cette troupe qui est affamée et décrépie. Mais les étendards et les pennons aux couleurs des chevaliers sont portés hauts. Manon et Colin descendent de leur arbre et courent jusqu’en haut de la côte afin de suivre le cortège.

 



 la suite dans

Histoires chaalonnaises drôlatiques ou dramatiques

de Sabine Schepens

Editions du Petit Catalaunien Illustré, 2013

20 euros + port

86 pages ou version malvoyant : 112 pages

catalaunien@gmail.com 

 



 

 

 

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